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Elections en Arménie : Interview exclusive de Marie Anne Isler Béguin

Elections en Arménie : Interview exclusive de Marie Anne Isler Béguin

Posté le 11 mars 2008 par Tamar Gugulashvili (Contacter l'auteur)

Marie Anne Isler Béguin, en tant que Présidente de la délégation PE - Géorgie, Azerbaïdjan et Arménie vous avez mené une mission d`observation du Parlement européen pour les élections présidentielles du 19 février 2008 en Arménie. Quelles sont vos premiers sentiments concernant les récentes violences ? Tout ceci était-il prévisible ?

Marie Anne Isler Béguin : Avant les élections, l’ambiance était déjà particulièrement lourde pour une quantité de raisons. En premier lieu, il faut rappeler que les acteurs politiques en concurrence dans cette campagne sont des personnalités politiques qui se connaissent parfaitement du fait de leur histoire commune durant la période soviétique, lors de la lutte pour l’indépendance de l’Arménie et au cours de la guerre du Haut-Karabakh. Le retour sur la scène politique du premier Président arménien, Levon ter-Petrosian, a été l’élément de surprise. Et, au fil de la campagne, le jeu qui s’est ouvert a contribué à une crispation certaine. D’autant que certains reprochaient continuellement et notamment durant la pré-campagne, l’amalgame entre le "parti d’Etat" et la place prépondérante de son candidat le premier ministre Serges Sarkisian. Si le jour du vote, il n’y a eu que peu d’incidents, c’est lors du dépouillement et durant la période post-électorale que la situation s’est dégradée.

D’ailleurs, au lendemain de l’élection, lors de la conférence de presse conjointe entre l’OSCE, l’ODIHR, le Conseil de l’Europe et le Parlement européen, j’ai pour ma part appelé à la plus grande vigilance de la part des autorités et de la Commission électorale Centrale concernant toutes les irrégularités relevées et les plaintes déposées tant par les candidats que par la société civile. J’avais également mentionné qu’un pourcentage de 100 % de votants sur des communes de plus de 1000 habitants était suspect et que des enquêtes rigoureuses devaient être menées.

Force est de constater que peu de bureaux de vote ont fait l’objet d’annulation. En outre, je ne sais pas comment la communication s’est faite durant toute la période de consolidation entre les candidats, leur représentant et la CEC, les candidats malheureux reprochant aux autorités leur manque de transparence.

Les manifestations continues et la tension montante inquiétaient toute la communauté internationale et nous avons tous envoyé à nos différents partenaires arméniens des appels à la négociation et à la non violence pour la résolution de la crise. Aujourd’hui, nous sommes consternés que la force ait été utilisée. Il est indispensable que les citoyens arméniens et la communauté internationale connaissent les raisons précises qui ont engendré cette violence entraînant la mort de huit personnes et de nombreux blessés. C’est inacceptable.

Quelles sont selon vous les éléments qui permettraient un début de sortie de crise ?

Marie Anne Isler Béguin : Je pense qu’ensemble avec l’OSCE, le Conseil de l’Europe et l’Union européenne, nous devons œuvrer pour aider l’Arménie à sortir de cette crise politique majeure. L’Union européenne a une responsabilité en tant que partenaire privilégiée de l’Arménie puisque ce pays est intégré dans la politique de voisinage de l’Union européenne. Avec les trois autres institutions, nous devons nous proposer comme médiateurs. Seul un examen minutieux des cas litigieux et des plaintes avec témoins internationaux et nationaux, pourra ramener la confiance dans le processus électoral et dans la démocratie en général. Chacun, opposition et autorités, doit comprendre que c’est par le dialogue que se résolvent les problèmes dans une démocratie. L’exemple de la Géorgie voisine, qui a connu des violences il y a quelques mois, n’aura malheureusement pas servi de leçon. Pourtant, aujourd’hui toutes les parties du conflit géorgien ont accepté de travailler pour restaurer la démocratie et préparer les nouvelles échéances électorales.

En Arménie, il faudra aussi se remettre à la table des négociations et entendre toutes les parties pour tenter de retrouver une certaine confiance. L’Arménie, comme ses voisins du Caucase du Sud, a besoin de stabilité pour faire face à ses énormes difficultés : résolutions du conflit dit "gelé" du Haut Karabakh, sortie de l’isolement avec ses voisins turcs et le chemin du développement pour enrayer la pauvreté du pays. Pour les 3 millions d’Arméniens, c’est avant tout leur situation économique et sociale déplorable qui aura contribué à les amener massivement dans les rues d’Erevan.

La mauvaise gestion de la période post-électorale aura été l’occasion de faire converger des crispations trop longtemps contenues, les instigateurs des manifestations sachant pertinemment jouer ce registre qui s’avérera mortifère.

Ensemble nous devons en tirer les enseignements et être plus exigeants avec nos partenaires. Ainsi, dans le cadre de sa politique de voisinage, l’Union européenne devra être plus présente pour soutenir ces pays du Caucase dans la résolution globale des conflits et dans construction de la démocratie.

A vos yeux peut-on considérer l’élection présidentielle en Arménie comme répondant aux critères démocratiques en vigueur en Europe ? Quelles sont les principales évolutions que vous avez pu constater entre cette élection et les précédentes ?

Marie Anne Isler Béguin : Sans préjuger du rapport final de la Mission d’Observation des élections, il parait évident que les évènements tragiques pèseront dans les conclusions. En fait, pour pouvoir considérer les élections présidentielles du 19 février 2008 comme répondant aux critères démocratiques européens, il faut évaluer le processus électoral dans son ensemble, c’est à dire, le déroulement de la campagne, la conduite des élections le jour du scrutin et surtout, la période post-électorale.

Ainsi, la déclaration conjointe de la Mission Internationale d’Observation Electorale que nous avons faite le lendemain du scrutin, reste une évaluation du jour des élections alors que le rapport final sera publié sans doute à la mi-avril. Malheureusement, dans la période post-électorale, la force ait été utilisée. Il y a les morts, c’est inacceptable.

Il y a quand même les progrès en ce qui concerne la préparation et la conduite technique des élections.

Quelles sont les points qui restent selon vous à améliorer ?

Marie Anne Isler Béguin : De fait, il reste beaucoup à améliorer. Tout d’abord, il faudra faire une distinction claire entre la campagne d’un candidat et l’appareil de l’Etat ; ensuite, il faut améliorer les procédures de dépouillement des votes (un rapport préliminaire des observateurs internationaux avait montré que dans 16% des bureaux des votes observés, le dépouillement s’est déroulé avec des violations).

Il faut conduire une investigation indépendante dans chaque cas de violation du code électoral, intimidation des électeurs ou des représentants des candidats. C’est indispensable pour que les électeurs arméniens puissent être confiants vis à vis des autorités électorales du pays. En outre, les partis politiques et les candidats doivent également prendre leur responsabilité. La démocratie est une construction permanente. Sans mise en application de parts et d’autre des règles démocratiques, le peuple ne peut pas retrouver la confiance. Seuls le dialogue et la non-violence pourront assurer une sortie viable de la crise politique actuelle.

Vous aviez annoncé en 2007 que vous prendriez une initiative concernant la fermeture de la frontière entre l’Arménie et la Turquie. Ou en êtes-vous de ce projet ?

Marie Anne Isler Béguin : L’ouverture de la frontière entre la Turquie et l’Arménie a toujours fait partie de nos priorités. Pour tenter de contraindre les autorités turques à s’engager concrètement dans cette levée du blocus, une réunion conjointe des délégations du Parlement européen Turquie-UE et Arménie-UE a été organisée le 7 novembre 2007.

Cette réunion, première du genre au Parlement européen, aura permis de présenter et d’analyser les conséquences bénéfiques de l’ouverture de cette frontière grâce au support d’une étude intitulée "The case for opening the Turkish-Armenian border”. Nous continuerons à œuvrer avec nos collègues parlementaires Arméniens et Turcs, pour amener les autorités des deux pays à cette ouverture. Si cela devait encore tarder, nous envisageons de nous rendre ensemble à la frontière turco arménienne pour lever les barrières. Le message récemment envoyé par le Premier Ministre turc Erdogan à son homologue arménien montre qu’il y a une opportunité que les dirigeants des deux pays doivent saisir.

En tant que parlementaires européens, nous comptons contribuer avec nos collègues Turcs et Arméniens, à libérer le passage entre la Turquie et l’Arménie, cette fermeture étant de plus en plus inacceptable et inexplicable entre un pays candidat à l’adhésion de l’Union Européenne et un pays intégré dans sa politique de voisinage.

*Cet Interview a été réalisée par le magazine "Nouvelles d’Arménie", lien - http://www.armenews.com/article.php3 ?id_article=39280


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